La Mécanique du coeur, c’est un roman de Mathias Malzieu, et un album de Dionysos, dont il est le chanteur : l’histoire de Jack, un petit bonhomme au palpitant trop fragile pour survivre aux émotions fortes. Un conte pour adultes où l’enfer est pavé des meilleures intentions, et un disque rempli d’invités. Enfin ça, c’est ce qu’on pourrait croire.
> La Mécanique du coeur, ce ne serait pas un peu du cinéma ?
Tout ce projet est un acte manqué de cinéma ! C’est une envie de longue date. L’idée est là , toujours très présente, dans la manière de construire les personnages, de composer des climats. Oui, il y a un rêve de film, mais ce serait très présomptueux de dire qu’on va effectivement en faire un. Je me permets d’en rêver sans avoir la prétention de me dire que c’est fait. On peut le faire. On a de quoi faire un scénario. On a les voix. On a la musique. On a les visuels.
> Comment s’est passé le casting pour l’album?
Je me suis pris pour un réalisateur de cinéma ! Je me suis dit : George Meliès, ce sera Jean Rochefort ; Jack l’Eventreur, Alain Bashung. Je tiens à le préciser, tous les gens qui sont présents sur le disque le sont pour les bonnes raisons. Des gens comme Rochefort ou Bashung n’ont pas besoin de faire une apparition sur un disque de Dionysos, ils n’ont plus rien à prouver depuis longtemps. Et c’était très ludique. Même quand on a fait des choses sombres. Ils venaient interpréter un personnage, pas juste faire leur Arthur H ou le Grand Corps Malade.
> Ils avaient tous lu le livre ?
Non ! Parce que je l’ai terminé après l’enregistrement de l’album. J’ai bouclé la rédaction vers le 15 août. (Irruption d’un poète débutant, qui tient à déclamer devant Mathias qu’il admire particulièrement : « La caresse de tes fesses me dresse, la caresse de tes soins me dresse un dessin ». « …Bravo. Continuez à écrire des poèmes », répond Mathias)
> Comment est née La Mécanique du coeur ?
J’ai eu du mal à me détacher de Jack, qui est déjà le personnage du précédent roman, j’avais envie de le fouiller un peu plus, ce géant, spécialiste du deuil, de savoir ce qui lui était arrivé. J’ai dû faire un gros travail de dissociation, parce qu’au début j’avais tendance à réécrire le même livre. J’ai eu besoin d’aller plus loin, jusqu’à la naissance de Jack. À partir du moment où je me suis plongé dans ce jour le plus froid du monde, et dans cette quête mystique, le livre est devenu La Mécanique du coeur.
> Il est très autobiographique, ce personnage ?
Oui, mais pas seulement : il est composite. C’est moi, mélangé à mon imaginaire d’enfance, à mon père, à la fille dont je suis amoureux, à ma pote, à ce que j’aimerais être. Un petit peu du monstre de Frankenstein, de Pinocchio… Mais ce qui était important, c’est que le côté onirique ne soit jamais de la décoration. Ce mec qui a une horloge à la place du coeur, mécanisme délicat qui lui interdit de tomber amoureux ou de se mettre en colère sous peine de faire sauter les engrenages, ce n’est pas juste une idée délirante, mais une façon de parler de la passion amoureuse, du rejet de la différence. Quand j’étais enfant, j’étais assez petit - je le suis encore maintenant - j’étais roux, je n’aimais pas les mêmes choses que mes camarades, j’ai subi un certain rejet. Que je suis parvenu à relativiser, en constatant que ce n’était rien par rapport à ce que d’autres pouvaient subir. Relater l’histoire de quelqu’un qui subit les a priori, et qui vit la passion amoureuse avec un coeur fragile, pour moi ça a fait sens. Ça se connecte à ma réalité.
> Le vrai drame du livre, finalement, c’est celui de ne pas oser parler à ceux que l’on aime…
Un film de Todd Browning, L’inconnu, m’a beaucoup touché. Dans un cirque, un mec fait le numéro de l’homme sans bras. Il tombe amoureux d’une trapéziste qui ne supporte pas que les hommes la touchent : alors lui, qui passe pour ne pas avoir de bras, parvient à s’en rapprocher, et devient son ami. Et il a tellement peur qu’elle découvre qu’en fait, il est un homme comme les autres, qu’il se fait couper les bras. Et quand il revient, elle est avec quelqu’un d’autre, pire, elle le remercie, en lui disant que grâce à son amitié elle est parvenue à refaire confiance aux hommes. Voilà . On peut être amoureux de manière extrêmement sincère et pure, et être complètement à côté de la plaque.
Propos recueillis par Olivia Volpi
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06 mai 2008