Barbares des temps modernes à la culture musicale encyclopédique, dDamage, duo de frangin electroniqué, a sorti recemment sa nouvelle bombe «Shimmy Shimmy Blade» dans les bacs et est en tournée cet été dans les festivals (Dour Festival , 3 Elephants...). Fred et JB nous font une analyse en profondeur de leur univers créatif et du secteur electro-hiphop indépendant. Un témoignage décapant et puissant.
« Shimmy Shimmy Blade » un titre qui sonne. C'est pour le son ou pour le sens ?Jb : Merci. Il s'agit en premier lieu d'un hommage à Ol'Dirty Bastard récemment décédé, «Blade» est lié au fait que mon frère se ballade toujours avec une lame sur lui. Egalement, le choix s'est porté sur l'expression « Shimmy shimmy » car par certains aspects il s'agit ici de notre album le plus dansant. C'est ici que « Blade » se pose en contre-balancement, car on sera toujours là sur la piste de danse pour te trancher la gorge. C'est une manière de souligner avec humour qu'on peut faire des trucs dansants sans pour autant tomber dans les courants d'electro branchée, façon nouvelle house française et consorts. En ce qui concerne l'electro dancefloor, notre culture se porte bien plus vers l'EBM, le breakdance, la newbeat ou les vieux trucs de Miami. Des trucs froids dans la forme, mais qui parviennent tout de même à t'ébouillanter par leur puissance.
Il y a pléthore de featuring sur votre deuxième album par rapport au premier, plus instrumental. C'est un choix musical/esthétique ou une quête de sens, l'envie d'offrir du propos à vos rythmes ?Fred : Nous avons sur notre dernier album un bel étendu de notre façon d'aborder la musique. Nous avons invités aussi bien des rappeurs dits « conscients », que des artistes sans étiquettes politiques précises, que des enragés du cerveau à la limite du terrorisme ou des rappeurs anti-conscients. Cela reflète notre état d'esprit. On ne peut pas se fixer uniquement sur la politique parce qu'à la fin tu tournes en rond si tu discutes et collabore uniquement avec des gens qui ont la même vision que toi. C'est comme un mec qui lit Le Figaro pendant 20 ans ou Libération pendant 20 ans sans regarder autre chose, ça n'a aucun sens et pourtant on est entourés de gens comme ça… Pour ma part, je me sens hyper proche de Mike Ladd et Bigg Jus.
Entre un singe version ghetto blaster et un alien vs blade runner, il se passe quoi ?Jb : Entre temps, notre singe s'est transformé en robot et s'est fait capturer par David Lynch. Le Ghetto-blaster n'existe plus, il a été détruit sur la pochette de l'album précédent. Mené par des accès de rage, ce singe a physiquement agressé plusieurs des rappeurs participant à l'album. La mort fut évitée de justesse pour certains d'entre eux. Les crises de rage et folie allant de mal en pis, le singe de dDamage a du être exécuté par mon frère. Il s'est depuis réincarné en singe-dragon fantomatique, celui que l'on peut voir sur la pochette du nouvel album. Une chimère nous poursuivant comme une malédiction, une part d'ombre incarnée. Toujours là pour nous rappeler qu'il ne faut jamais s'endormir, ne jamais se réveiller. T'inquiète, on a encore plein d'histoires a raconter, plein de personnages qui sortent du plafond comme des cafards impossibles à exterminer. On prend plaisir à faire évoluer tout ça au même titre que notre musique.
On trouve sur votre disque presque exclusivement des MC's/producteurs hors des circuits rap US, un casting presque sans failles d'une nation hip hop radicalement en marge. Est ce une volonté, une définition de votre son, ou un simple de jeu de rencontres et d'opportunités ?Jb : Durant les trois précédentes années, nous avons fait beaucoup de rencontres. Cela est du au fait que nous avons énormément tourné, voyagé, mais également que nos disques ont véritablement bénéficié d'un plus large support de diffusion. Le fait d'avoir signé chez Planet-Mu en Angleterre ou d'avoir sorti un disque en collaboration avec TTC a beaucoup aidé également. Tous les rappeurs présents sur cet album sont donc des gens que nous avons rencontré ou qui sont venus vers nous d'eux-mêmes. A l'exception faite de MF Doom que nous n'avons jamais croisé, avec qui mon frère a entretenu plusieurs conversations téléphoniques. Il n'y a pas à voir ici une véritable envie de faire du « hip-hop indé » (pitié, non), mais bien plus naturellement un projet mené avec rage et qui nous tenait à cœur depuis des années. Celui de faire un album de producteur electro avec des rappeurs qui nous fascinent. Un projet qui s'est consolidé par le biais de rencontres, d'échanges, d'univers artistiques qui nous touchent et souvent aussi d'histoires d'amitié qui ont germé au milieu de tout ça.
Avez vous justement des discutions avec eux sur ces sujets ? Sur le fait que le hip hop ait dilué son discours dans les travers de l'attitude et du conformisme.Jb: On a eu de grandes discussions avec Bigg Jus et Mike Ladd, surtout sur la situation politique dans leur pays d'accueil, les Etats-Unis. Il est clair que le hiphop américain aujourd'hui, celui qui fait vendre, c'est le bling-bling, les rappeurs et producteurs qui montrent leur grillz à diamants (Lil' Jon, Young Jeezy, Lil' Wayne…), ce sont des rock stars qui ont de la poudre au nez. Le top ten des charts rap us c'est 7 rappeurs sudistes (young Jeezy, bun B, Lil' Wayne, Slim Thug, UGK…) dont le principal sujet est l'argent, la tune, les gros culs. J'ai aucun problème avec ça car leur son est bon est c'est toujours ça qui compte en premier lieu. J'écoute ces artistes. Mais l'attitude est de moins en moins rebelle et beaucoup moins politicarde. Sauf pour de belles exceptions comme Dead Prez, Public Enemy, Immortal Technique, The Coup, Bigg Jus…
Fred : Les discussions que nous avons échangées avec Jus et Ladd, et qui s'écoutent sur notre album, portaient plus sur la politique internationale des USA, sur ce nouveau schéma de « guerres asymétriques » posé par les USA. En Octobre 2006, Bush a osé déclaré à l'Assemblée Générale des Nations Unies : « Nous voyons un avenir brillant prendre racine dans le Grand Moyen-Orient ». Pourtant, on voit bien que la guerre mondiale contre le terrorisme lancée par les USA il y a 5 ans maintenant est totalement foirée et qu'ils sont en train de prendre pire qu'au Vietnam… Et Washington semble incapable de penser et de contrer ces nouveaux types de conflits. Ils sont débordés. Jus a déménagé à L.A car il nous disait que l'atmosphère à New-York était suffocante, insupportable... Pareil pour Mike Ladd qui habite en France depuis plusieurs années et qui est mariée à une Française. Il ne veut pour rien au monde retourner aux Etats-Unis. Nous sommes tombés d'accord par exemple sur le fait que la révolte des populations bousculées par les Etats-Unis n'est pas toujours en rapport avec Al-Qaida et le 11 Septembre, comme l'aime à le rappeler trop souvent l'administration Bush et de nombreux médias qui parlent encore et toujours de « Guerre contre le terrorisme islamiste». C'est juste que, enflammées par les inégalités que produit la domination néolibérale, ces populations utilisent les nouvelles technologies de communication, qui rapprochent les révoltés de tous les pays. Et tout cela n'a pas grand chose à voir avec le Hamas, le Hezbollah, le Fatah ou d'autres mouvements de résistance nationale, comme ceux d'Irak. Bush a trop diabolisé tous ces groupes, assimilés à Al-Qaida et présentés comme relevant du « fascisme islamiste ». Et c'est sa plus grande erreur à mon sens. Lui et son équipe n'ont pas compris que le centre nerveux est le conflit en Palestine, l'occupation Israélienne qui dure depuis plus de 50 ans. Tant qu'on n'aura pas foutu les pieds dans le plat là -bas, les USA seront en danger, ainsi que les nations occidentales.
On a l'impression que ces artistes s'éloignent des formats hip hop classiques, séduits par la liberté des formats electro. C'est quelque chose que vous sentez, que vous avez pu vérifier ?Jb : Très honnêtement, on pourrait te faire une réponse détaillée très différente pour chacun des rappeurs ayant participé à l'album. Nous avons remanié les voix de beaucoup d'entre eux après les séances en studio et ils n'ont pris connaissance du résultat final qu'à la fin de production. Pour ceux-là (Bigg Jus, Mike Ladd ou MF Doom par exemple), figure toi qu'on les a fait rapper sur des beats bien hip-hop « classiques » que nous avions composé pour l'occasion. Ils ont donc été très surpris et séduits par la liberté émanant du produit fini. Par ailleurs, d'autres ont effectivement rappé sur les beats qu'on peut entendre tels quels dans l'album, sans que nous y apportions par la suite des retouches de composition majeures. J'avoue avoir été très impressionné sur le coup, notamment Tes ou Existereo, qui ont totalement transcendé cette liberté de format. La plupart du travail avec les autres rappeurs se retrouve entre ces deux cas de figure, avec beaucoup d'expérimentations en studio. Encore une notion de liberté qui est d'une importance extrême pour nous.
Il règne un parfum de violence, d'anarchie dans votre musique, dans vos visuels, dans l'énergie que vous déployez en live, un aspect barbare que, par ailleurs, vous revendiquez. Le chaos est il une fin ou un moyen ?Jb : Le chaos est une fin en soit lorsqu'il ne se parle qu'à lui-même. Notre musique prend souvent un aspect violent, mais c'est toujours pour y dissimuler des jeux de mélodies et une certaine sensibilité que nous assumons complètement. A l'inverse, nous composons également beaucoup de morceaux calmes et posés, au sein desquels il y aura toujours quelque chose d'instable, de fracturé, d'ambigu. C'est toute cette ambivalence qui nous intéresse. Ca doit quelque part aussi représenter le rapport entre deux frères, qui se complètent de cette manière. C'est quelque chose que tu peux aussi retrouver dans nos titres, comme « Shimmy Shimmy Blade », ou « Radio Ape » (le primate et l'instrument de communication technologique). Par contre, en ce qui concerne les concerts, la violence prend effectivement le dessus. Parce qu'il y a une donne tout autre : le rapport aux autres, la rencontre du public. Il faut se faire entendre avant de se faire comprendre, nous on tient ça du rock. Quitte à ne jamais se faire comprendre d'ailleurs.
Vous semblez affectionner l'imagerie SF, dans vos références, jusque dans votre son, des résonances vidéo-games, des synthés fracturés, des vocaux plus proche du cri que du lyrics. Faire référence au futur, c'est se soustraire à la sombre réalité du présent ou se blinder pour l'avenir ?Jb : Je ne sais pas ce que c'est que le futur. On est pas dans ce délire là , on considère que « Tron » (tu sais, le film de 1982) c'est encore le futur aujourd'hui, que Afrika Bambaataa il est perdu dans le futur à tout jamais, que chaque toile de Jackson Pollock est une porte spatio-temporelle tendant éternellement vers le futur. Une fois que tu retombes les pieds sur terre, tu te fais tout de suite embarquer par Sun-Ra qui t'embarque sur Venus pour t'expliquer que sa musique n'appartient ni au passé, ni au présent, ni au futur, mais qu'elle appartient à l'éternel. C'est pour ça qu'on bousille nos synthés et qu'on les laisse pour morts derrière nous, qu'on connecte les jeux videos d'il y a 20 ans pour encore y jouer aujourd'hui avec des enfants de 10 ans. Y'a pas de futur, le futur ça existe pas et ça existera jamais. Le point culminant de pouvoir que t'as dans ta vie, c'est maintenant.
A quelques rares exceptions, les musiques électroniques ne se mouillent pas trop avec la politique, le militantisme, le combat. C'est quelque chose qui vous interpelle, que vous cherchez à contrer ?Fred : Nous sommes nés en banlieue et on y a été élevés, entre Créteil, Maisons-Alfort et Alfortville, dans le 94. Nous avons donc vu et vécu cette histoire de luttes pour la reconnaissance de droits (au logement, à l'éducation, au travail, ou tout simplement à la dignité…) comme quelque chose de normal, d'évident. Car l'absence de ces droits provoque toujours la protestation sociale des exclus. Alors bien sûr on ne va pas toujours se ranger du côté des gens qui militent pour telle ou telle cause, mais on se rapproche plus dans nos têtes de la vision de mecs comme Ekoué (La Rumeur) ou de La Caution, que d'un artiste comme Doc Gyneco ou encore Johnny.. (rires).... Johnny touche de la coke tous les jours et Gyneco doit trop d'argent au Fisc, ils ne sont pas crédibles. Sarko a des grandes dents qui cassent le parquet de l'Elysée. Où va-t-on aller avec ces types ? Faire la guerre en Iran ? Déjà qu'ici, il y a du taff avec les « indigènes » comme ils disent…
Jb : Mais je précise qu'on se bat pas contre la République, on est petits nous, on veut juste que celle-ci mette fin à toutes les discriminations qui frappent un tas de gens. C'est bien souvent un combat solitaire, qui ne se joue pas forcément dans la rue, mais il démarre dans la rue. Et on en vient nous de la rue. Gueuler pour se faire entendre. La seule chose que les politiques apportent, les grosses têtes bien placées dans les sondages, c'est le mot Répression. C'est la seule réponse que les politiques d'hier et d'aujourd'hui apportent à ceux qui exigent qu'on les respecte.
Est ce que vous partagez cela avec d'autres groupes, d'autres collectifs français ?Fred : La Caution, Aka Bondage et Krikor c'est les noms qui me viennent à l'esprit. Mais aussi Reiko Underwarter notre amie et manager.
Ce n'est pas difficile d'être différent, oblique, sans collier, quand on s'exprime dans le milieu du disque et de la scène parisienne ?Jb : Pour le milieu du disque, c'est difficile pour tout le monde tu sais. Et puis pour la scène parisienne, on s'en bat la race tu peux même pas imaginer. On en fait pas partie.
Fred, tu es journaliste dans de nombreux médias musicaux, du groupe de presse bouffé par le marketing jusqu'à la radio asso anarchiste. C'est un besoin, un passe temps, un gagne pain, une autre façon d'œuvrer pour la musique ?Fred : Je préfère vraiment mon boulot avec Radio Libertaire ou Mouvement qu'avec la plupart des magazines dirigés bien souvent par des groupes de presse aux poches gonflés et au ventre énorme, mais j'ai besoin de manger aussi et de nourrir ma famille et pour l'instant dDamage ça marche à mi-temps... J'essaye vraiment d'écrire sur des sujets et des artistes qui me passionnent, sans me soucier des directives des rédacteurs en chef, dans le sens où je propose pratiquement tout le temps des papiers tout faits, des sujets lancés tels des candidatures spontanées. C'est un gagne-pain mais c'est aussi une passion, j adore vraiment écrire. Je suis d'ailleurs en train d'écrire un bouquin comprenant une série d'interviews (Chuck D, Georges Clinton, Jay-Z, The Coup…) en compagnie de Thomas Blondeau. Mais en parallèle, je bosse aussi sur un documentaire sur le gangsta-rap avec le même Blondeau et Sandy Lakdar. Toujours histoire de ne pas rester dans le même panier de crabes. Car tu finis toujours par te faire coincer ou pincer si tu ne te déplaces pas assez rapidement dans ce milieu de merde.
Interview réalisée par
Ludovic Deleu ddamage.org
04 juin 2007